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  • Olivia Senn

Sous les oliviers : les légumineuses au service du sol



Nota : dans ce document, le genre masculin est utilisé comme générique, dans le seul but de ne pas alourdir le texte.


Dans le cadre de mon master en sciences naturelles environnementales à l'EPF de Zurich, j’ai examiné des systèmes agroforestiers d'oliviers et de légumineuses - comme les haricots, les pois ou les lentilles - dans le nord de la Tunisie. J'ai étudié l’utilisation et le potentiel de ces systèmes en tant que stratégie de travail du sol sans labour. J'ai pu démontrer qu’en raison du compactage au niveau de la semelle de labour, les précipitations dans les oléicultures labourées n'humidifiaient que la couche supérieure du sol et ne s'infiltraient pas dans le sous-sol. J’ai pu mesurer la teneur en humidité la plus élevée dans les couches supérieures et inférieures du sol dans les cultures de semis direct avec vesce ou autres mélanges de légumineuses, c'est-à-dire dans les cultures sans labour préalable du sol.


J'ai étudié le potentiel des légumineuses comme stratégie de travail du sol sans labour et j'ai pu observer des structures profondément enracinées qui perpétuent la pratique du labour. Afin d’identifier les meilleurs moyens d’améliorer la vie des agriculteurs et la santé des sols, et ceci tout en obtenant un changement systémique, chercheurs et agriculteurs doivent s’allier. Dans ce blog, j'aimerais vous parler de mon voyage dans un pays qui était une destination touristique populaire dans les années 90 mais qui, depuis le printemps arabe, est perçu avec des sentiments mitigés. Le fait de mener des recherches dans un système alimentaire et agricole si différent du nôtre m'a profondément inspirée et enthousiasmée.

Voyage en Tunisie

En octobre 2022, je me suis rendue à Tunis, la capitale de la Tunisie, pour rédiger mon mémoire pour le groupe de recherche Transitions Agroécologiques de l'ETH, l’école polytechnique fédérale de Zurich. J'avais choisi la Tunisie parce que ConServeTerra y menait déjà des recherches et encourageait les agriculteurs du bassin méditerranéen à se convertir à l'agriculture de conservation. Pour mon projet, j'ai pu recourir aux données d'un projet ConServeTerra en cours.


Je suis arrivée à Tunis au beau milieu de la nuit et j'ai emménagé dans mon appartement au cinquième étage d'un immeuble perché sur la douce pente d'une des collines de Tunis. Ne sachant pas si l'eau du robinet était potable, je me suis réjouie de trouver une canette de Coca dans le réfrigérateur. J'étais donc là, sur le balcon de ma nouvelle demeure, et le coca bien frais me chatouillait la gorge. Comme les lumières scintillantes qui, elles, chatouillaient mes yeux fatigués.


Illustration 1 : La vue depuis mon balcon (photo : Olivia Senn)


Dès le lendemain matin, je suis partie à pied pour me rendre à mon nouveau poste de travail à l'INRAT, l'Institut tunisien de recherche agronomique. Cette promenade de 30 minutes dans des rues secondaires devint mon rituel matinal tout au long de mon séjour. Je longeais les cafés et les petits supermarchés devant lesquels étaient assis d'innombrables hommes qui fumaient et buvaient du café, et ceci tous les jours et à tout moment.


Illustration 2 : La porte d'entrée de mon nouveau lieu de travail (photo : Olivia Senn)

La transformation de nos systèmes alimentaires me tient à cœur. Si nous voulons à l'avenir parvenir à couvrir davantage de nos besoins en protéines par des protéines végétales, la recherche portant sur les légumineuses est essentielle. C'est pourquoi j'ai décidé d'étudier le potentiel des systèmes agroforestiers à base d'olives et de fèveroles (Vicia faba) ou de vesces fourragères (Vicia sativa) comme moyen de réduire le travail du sol. En Tunisie, V. faba et V. sativa sont souvent utilisées comme cultures de couverture dans les oliveraies. Les fèveroles font partie des cultures méditerranéennes les plus importantes et fournissent des protéines précieuses pour l'homme et le bétail.


Ma recherche comportait une analyse quantitative de deux paramètres pédologiques, l'eau et l'azote, ainsi qu'une étude qualitative de la production locale d'olives avec un labour réduit. L'étude de l'influence sociale sur les activités agricoles telles que le labourage faisait à mes yeux partie intégrante d'une recherche à caractère holistique. En fin de journée, je me rendais donc à ma superette préférée et je me posais sur des chaises en plastique blanc en compagnie de Jihène, la propriétaire, pour y manger des noix et bavarder.

En agriculture régénérative, il est bien connu que les sols couverts et les cultures sans labour sont plus sains (Ben Moussa-Machraoui et al., 2010 ; Novara et al., 2021 ; Rey et al., 2019 ; Rühl et al., 2011 ; Sastre et al., 2017 ; Vanwalleghem et al., 2011 ; Martin-gorriz et al., 2022). Mais pour une grande partie des chercheurs et des agriculteurs, les sols nus et les machines lourdes sont synonymes de progrès (Faulkner, 1943). Avant de commencer la série d’interviews, j'ai donc plongé dans l'histoire de la charrue.



L'histoire du labour

Le labour est une pratique agricole presque aussi ancienne que l'agriculture elle-même. Au temps de l'agriculture mésopotamienne antique, un bâton était utilisé pour ouvrir le sol. Une pratique destinée à " interrompre la sécheresse " et à " nourrir le sol ", comme le révèlent certains documents historiques (Lal et al., 2007). C'est à partir de ce bâton que la charrue a progressivement évolué vers un colosse métallique, tiré par un véhicule encore plus grand, permettant de couper le sol à grande profondeur et de le retourner. Au fil du temps, cette mécanisation a été adoptée en tant qu’innovation utile.


Charrue
Illustration 3: Charrue à main. Un agriculteur de 78 ans laboure ainsi autour de ses oliviers vieux de 3'000 ans (photo : Olivia Senn)

Les chercheurs tout comme les praticiens étaient unanimes quant à ses avantages, par exemple la nécessité de rompre la croûte superficielle de la terre, l'ameublissement du sol pour préparer le lit de semences pour les plantes, le déplacement du sol pour modifier sa structure physique et le désherbage. Il était également possible de mélanger au sol du fumier ou - dernière nouveauté - des engrais chimiques. Au même titre que les semences et les engrais améliorés, la charrue était considérée comme un élément essentiel de la trilogie agricole qui permettrait de décupler la productivité. Ainsi, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité moins d’agriculteurs étaient en mesure de produire plus et de nourrir plus de monde et de bétail (Lal et al., 2007).



Le revers de la médaille

Les désavantages de la charrue ne sont apparus qu'au milieu du 20e siècle. La disparition des sols et de la fertilité des terres amena de plus en plus de personnes à remettre en question la pratique du labour et à étudier les inconvénients de la charrue. Le sol nu et ouvert est vulnérable à l'érosion par le vent, l'eau et le sol. L'érosion hydrique constitue actuellement l'effet le plus dévastateur sur les sols. Ce phénomène est fortement favorisé par le labourage (Sastre et al., 2017). Avec certaines méthodes de travail du sol, le fait d'inverser les couches du sol accélère sa décomposition, ce qui se traduit par une perte accrue de matière organique et, par conséquent, par une augmentation des émissions de carbone dans l'atmosphère.


L'encroûtement et le compactage des sols sont également à l'origine de la tendance à la baisse de la fertilité des sols (Abu-Hamdeh & Reeder, 2003 ; Rieke et al., 2022). En outre, la culture intensive des sols est responsable d'une perte considérable de biodiversité et détruit de nombreux organismes et champignons du sol (Rey et al., 2019 ; Sánchez-Moreno et al., 2015).


La baisse de la fertilité des sols due à un travail du sol conventionnel est également observée en Tunisie. L'Atlas des sols d'Afrique (European Commission, 2017 : 161) identifie le surpâturage, la salinisation, l'urbanisation, l'érosion des sols et la désertification comme étant les principales menaces pour les sols tunisiens. Mes entretiens sur place ainsi que divers travaux scientifiques ont démontré que l'irrégularité des pluies est un autre problème majeur en Tunisie (Derouiche et al., 2022). Les agriculteurs interviewés considèrent la mauvaise qualité des sols et la pénurie de l’eau dans le nord de la Tunisie comme étant les principales menaces pour leurs exploitations (Senn, 2023). Dans la région du nord-est de la Tunisie, la gestion conventionnelle a favorisé la dégradation de la matière organique du sol (Ben Abdallah et al., 2021).


Aujourd'hui, il est évident que le labour présente des inconvénients. En outre, cette pratique est extrêmement gourmande en énergie et en temps. Les méthodes conventionnelles de travail du sol génèrent davantage d'émissions liées à la consommation de combustibles fossiles que les méthodes de semis direct (Lal, 2004). En 1942 déjà, Faulkner, un pionnier de l'agriculture de conservation, souligna qu'il n'y avait aucune preuve scientifique justifiant le travail du sol. Qu'est-ce qui pousse donc les agriculteurs tunisiens à labourer ?



Pourquoi les agriculteurs du nord de la Tunisie labourent-ils?


Illustration 4 : Sur le chemin du retour à la ville (photo : Olivia Senn)

Durant mon séjour, je me suis rendue dans différentes régions du nord de la Tunisie pour y rencontrer des agriculteurs. J'ai parlé à des agriculteurs qui cultivent des centaines d'oliviers en monoculture et à des agricultrices qui pratiquent l'agroforesterie. Outre la barrière de la langue, le plus grand défi a été de trouver les exploitations, car la plupart des agriculteurs n’ont pas d'adresse et les rues ne portent pas de nom. Nous devions donc nous rendre dans les villages pour nous renseigner auprès des habitants sur la direction à prendre pour trouver nos interlocuteurs – une activité qui nous prenait beaucoup de temps.


Une fois arrivés sur place, la plupart de nos interlocuteurs semblaient ravis de notre visite et nous présentaient leurs terres, leur famille et leur principale fierté : les oliviers. En Tunisie, on accorde aux oliviers autant de valeur qu'à la famille et aux amis. Un agriculteur me déclara, très confiant :


"L'huile d'olive coule dans mes veines. [...] Ils [les oliviers] sont mes amis. Une relation affectueuse m'unit à eux".

Un autre agriculteur m’expliqua :


"L'olivier vaut mieux que sa propre mère".

Cette attitude reflète la grande importance du secteur agricole dans l'économie tunisienne. Plus de 10% du PIB est généré par l'agriculture, les olives étant le troisième produit agricole le plus important du pays (Ministère de l'agriculture de Tunisie, 2021).


Mon enquête a révélé que les agriculteurs cultivent les oliviers principalement par transmission (héritage), mais aussi par passion. La plupart des personnes interrogées ont un lien particulier avec leurs arbres et labourent parce qu'elles le jugent nécessaire. Les agriculteurs ne sont pas conscients de la perte de matière organique, ce qui pourrait être une autre explication du labourage fréquent, outre les raisons plus évidentes telles que le désherbage, la rupture de la croûte superficielle de la terre et la préparation du lit de semences. Certains agriculteurs réalisant un revenu suffisant avec leurs olives ou avec d'autres cultures ont investi dans des machines de semis direct et ont découvert les avantages de la méthode de semis direct.


La plupart des agriculteurs ne sont toutefois pas prêts à arrêter de travailler le sol ou à investir dans un semoir pour semis direct. En effet, les agriculteurs disposant de peu de terres luttent pour leur survie année après année. Ne percevant pas de paiements directs comme les agriculteurs suisses, ils sont privés des ressources nécessaires à l’expérimentation. Ils sont pris dans un cercle vicieux de labourage imposé par leurs habitudes, la croûte superficielle de leur terre et la pénurie en eau.


Afin de rompre le cycle du labourage, les alternatives à la charrue doivent être intéressantes sur un plan financier et faciliter l'infiltration de l'eau ou le désherbage. Par ailleurs, il est nécessaire de s'assurer que les récoltes d'olives ne soient pas menacées par le bétail étranger.



Les défis

D'après mes connaissances, le plus grand défi de l'agroforesterie de conservation est l'abandon du labour. En effet, le labourage offre aux agriculteurs de nombreux avantages, comme la création d'un lit de semences et la lutte contre les mauvaises herbes, ce qui renforce l'habitude du labourage. Ces effets secondaires positifs du travail du sol rendent l'abandon de cette méthode difficile, et ce, même si les agriculteurs ont déjà reconnu les inconvénients du travail du sol. Pour ne citer que quelques exemples, les dégâts causés aux racines des arbres et les coûts élevés en termes de personnel, de temps et de carburant sont des inconvénients importants du labourage. Une sensibilisation quant aux conséquences négatives de la pratique du labour serait importante pour faire évoluer les perceptions et réduire le nombre de passages de charrue.


Le plus grand défi de l'agroforesterie de conservation est l'abandon du labour

Dans la perception des agriculteurs, les mauvaises herbes constituent également un obstacle majeur à l'agroforesterie, car elles poussent de manière incontrôlée et rivalisent (soi-disant) avec les arbres pour l'eau.


Mon analyse a toutefois révélé que les parcelles avec végétation d'accompagnement présentent en moyenne plus d'humidité et que l'infiltration de l'eau dans les couches profondes du sol y est meilleure.

J'ai étudié quatre méthodes de travail du sol différentes :

  • Labour (20 cm de profondeur) sans couverture du sol

  • Végétation spontanée sans labour

  • Semis direct d'un mélange fourrager de vesce et de triticale sans labour

  • Semis direct de paillis de vesces et pâturage par les moutons


Un autre effet négatif de la charrue est la semelle de labour qui se forme dans le sous-sol. L'eau semble s'infiltrer dans le sol, mais ne parvient pas à mouiller le sous-sol compacté. Mes résultats concernant l'humidité du sol indiquent une semelle de labour compactée et imperméable à 20 cm de profondeur. Les mesures ont été effectuées peu après les premières pluies, après un été très long et sec. La parcelle labourée montre une bonne infiltration de la couche supérieure du sol, mais une très faible humidité dans la couche inférieure. La parcelle avec le mélange de semences et le paillis de vesce montre une répartition uniforme de l'eau dans le sol supérieur et inférieur.

L'illustration suivante montre que l'eau ne peut pas s'infiltrer dans la couche inférieure du sol lorsque le sol est labouré, alors que toutes les autres méthodes facilitent l'infiltration dans le sous-sol. La barre verte indique la teneur en eau dans la couche supérieure du sol, la barre jaune la teneur en eau à 20-40 cm de profondeur.


Les agriculteurs ont donc toutes les raisons de penser que le sol labouré est celui qui absorbe le plus d'eau, car la couche arable contient parfois plus d'humidité que dans les autres parcelles. En réalité, c'est le sol avec le mélange de semences et le paillis de vesces qui contient le plus d'humidité.



llustration 5 : Teneur en humidité de la couche supérieure et inférieure du sol de différents types de travail du sol (Senn, 2023)

Les légumineuses

En raison de leurs propriétés amélioratrices du sol, les légumineuses sont largement utilisées comme engrais verts dans les plantations d’oliviers (Rühl et al., 2011). Les agriculteurs tunisiens plantent souvent Vicia faba ou des mélanges de semences avec Vicia sativa et Avena sativa (avoine) en association avec leur cultures. V. faba est vendue comme aliment ou comme fourrage, tandis que V. sativa est utilisée exclusivement comme fourrage (Senn, 2023). Elles sont soit récoltées et vendues, soit laissées sur le sol pour former un paillis vert qui contribue à maintenir l'humidité du sol, à protéger le sol de la chaleur et de l'érosion et à aider à lutter contre les mauvaises herbes et les parasites (Bilalis et al., 2003 ; Boutagayout et al., 2020 ; Paredes et al., 2013 ; Sastre et al., 2017).


Illustration 6 : Oliveraies à intensité moyenne dans le nord de la Tunisie. A gauche sans et à droite avec l'engrais vert Vicia faba (photo : Olivia Senn)


Gòmez et al. (2009) et Palese et al. (2014) ont tous deux souligné le potentiel des cultures intercalaires pour préserver la structure du sol, améliorer le stockage de l'eau et réduire le risque d'érosion du sol. Comme les oliveraies couvrent une grande partie des terres tunisiennes, des chercheurs misent sur l'agriculture de conservation pour lutter contre la pénurie d'eau que connaît le pays.

Des observations similaires ont été faites par Keesstra et al. (2018). Ces chercheurs ont rappelé que les solutions dites "basées sur la nature", telles que les pratiques agroforestières et la gestion de la végétation, peuvent entraîner une amélioration des services écosystémiques en matière de rétention d'eau, de lutte contre l'érosion, de séquestration du carbone, de protection des sols et de production de biomasse. En outre, l'introduction de plantes fourragères locales ou de végétation spontanée peut améliorer considérablement la valeur agroécologique des oliveraies, comme par exemple la valorisation des processus écologiques, l'amélioration de la biodiversité et la lutte contre les ravageurs (Inass et al., 2020 ; Paolotti et al., 2016 ; Tarifa et al., 2021).


L'influence positive sur la teneur totale en azote de V. sativa en tant que couverture permanente du sol est visible sur la figure suivante. Chaque couleur représente un type de travail du sol : labour, végétation spontanée, mélange de semences et paillis de vesce.


Illustration 7 : La teneur totale en azote du sol pour les différentes méthodes de travail : labour, végétation spontanée, mélange de semences et paillis de vesce (Senn, 2023)


L'élevage

Les animaux d'élevage peuvent influencer durablement les systèmes agroforestiers d'oliviers. Paolotti et al. (2016) ont étudié à cet effet des volailles élevées en plein air qui pâturent dans des oliveraies. Le pâturage permet de lutter contre les mauvaises herbes et de fertiliser le verger. Il améliore la qualité de l'écosystème et réduit ainsi drastiquement la consommation de ressources (ibid.). Les poules ne sont toutefois pas les seuls animaux à pouvoir se nourrir entre les oliviers sans mettre en danger les branches portant de fruits.


Des animaux plus grands, comme les chèvres, peuvent également brouter entre les arbres, et l'aversion gustative conditionnée (c'est-à-dire la tendance à éviter une substance ayant un goût particulier, dans ce cas les olives et les feuilles d'olivier) pourrait être un outil précieux pour modifier les préférences alimentaires des animaux. Les animaux pâtureraient alors sélectivement dans les vergers, et ceci sans endommager les branches portant des fruits (Albanell et al., 2017).


Mes interviews ont toutefois montré que ceci n'est pas une option pour les agriculteurs tunisiens. En effet, ils craignent que les branches de leurs oliviers soient dévorées par les bêtes. Cette crainte les incite également à labourer la végétation d'accompagnement, car ils évitent ainsi d'attirer du bétail étranger dans leur oliveraie. Un chercheur local a décrit le labourage comme une sorte de pratique asociale par laquelle les agriculteurs veulent éviter de nourrir gratuitement les bêtes de leurs voisins.


Toutefois, un agriculteur m'a parlé de ses expériences positives avec les moutons dans son oliveraie. Comme il maintenait le sol entre les oliviers couvert tout au long de l'année, les animaux ne manquent pas de nourriture au sol et ne touchent donc pas à ses oliviers. Selon ses dires, le pâturage autour des oliviers augmente le rendement et les plantes spontanées poussent sur le sol non labouré, même pendant la période de sécheresse. Il serait donc très intéressant d'étudier quels animaux seraient les plus aptes à brouter entre les oliviers et dans quelles circonstances ils grignoteraient les branches d'olivier.


Conclusion

Une des craintes principales des agriculteurs liée à l'utilisation des pratiques agroforestières avec des cultures intercalaires est la perte d'eau supposée due à la coexistence des oliviers et de la végétation associée (Gòmez et al., 2009 ; Gómez et al., 2021). Cette crainte a été confirmée par mes interviews. Cependant, toute méthode alternative au labourage a donné de meilleurs résultats par rapport à l'humidité, le nitrate et l'azote total.


L'eau étant la ressource limitée pour les oléiculteurs tunisiens, même mon résultat non significatif pourrait influencer leur choix de traitement du sol - pour autant que l'humidité est maintenue. Ces résultats sont donc précieux pour la communication avec les agriculteurs et les décideurs.

Outre le stockage de l'eau, la quantité de kilomètres parcourus par les engins motorisés étant moindre, un travail du sol réduit ou sans labour consomme moins d'énergie fossile que le labour traditionnel. Du fait de la réduction des quantités d'engrais requis, des rotations diversifiées incluant des légumineuses fixant l'azote de l'atmosphère pourraient également améliorer l'efficacité de l'utilisation d'engrais (Ben Moussa-Machraoui et al., 2010 ; Lal, 2004 ; Rühlemann & Schmidtke, 2015). La production d'engrais synthétiques étant très gourmande en énergie, une baisse de l'utilisation d'engrais entraîne une réduction supplémentaire des besoins énergétiques d’une culture donnée (Rutkowska et al., 2018 ; West & Marland, 2002).


Les effets positifs du travail sans labour sur l'azote total et le nitrate disponible aux plantes confèrent une grande force aux arguments en faveur des cultures intermédiaires. Ces résultats montrent que, compte tenu de tous les inconvénients pour la santé des sols et des coûts élevés en termes de carburant, de main-d'œuvre et de temps, le labour est effectivement l'option la moins favorable. Comme il ne présente pas d'influence positive ni sur l'humidité du sol ni sur la teneur en azote, les motifs en faveur d'une agriculture sans labour l'emportent.


Compte tenu de tous les inconvénients liés à la santé des sols et des coûts élevés en essence, en main-d'œuvre et en temps, un recours au labour est effectivement l'option la moins avantageuse.

J'ai trouvé très enrichissant de rencontrer des agriculteurs qui pratiquent l'agriculture de conservation et de leur proposer un cadre propice pour partager leurs efforts et leurs préoccupations. J'espère que les résultats de mon étude alimenteront la recherche agronomique et serviront de plateforme pour améliorer la visibilité des bonnes pratiques des agriculteurs. Les connaissances sur l'agriculture durable en Tunisie ne cessent d'augmenter et j'espère que ce travail contribuera à remplacer la perception négative de la végétation d'accompagnement par une perception positive. Nombreux sont ceux qui cherchent des solutions inspirées par la nature. Le Dr Hatem Cheikh M'hammed me disait, je cite : "Comme la forêt, où l'on ne laboure pas et où l'on ne met pas d'engrais. Les cycles naturels fonctionnent".



Illustration 8: Photo d'olives mûres dans le nord de la Tunisie (Photo : Olivia Senn)

En préparant ma valise remplie d'amandes tunisiennes et de souvenirs marquants, j'ai pensé à la seule agricultrice que j'ai interviewée. Elle est connue dans le nord de la Tunisie pour l'efficacité de sa gestion, car elle possède un grand nombre de vaches laitières et 2 000 oliviers certifiés bio. Elle livre son lait à Danone, dans la mesure où selon elle le marché laitier régional est trop vulnérable. Depuis des années, elle ne jure que par les féveroles entre ses oliviers. Ce système lui permet de produire de manière plus indépendante : Elle nourrit ses vaches avec le fourrage de son exploitation et il n'est pas question d'importer des engrais. Toutefois, le fait qu'une multinationale profite de son désir d'indépendance et de l'instabilité politique et économique en Tunisie m'a inquiétée. J’ai quitté le pays en gardant l’espoir que les principes agroécologiques se justifieraient non seulement d'un point de vue économique et politique, mais qu'ils naitraient aussi d'une réelle motivation sociale et écologique.


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Sources:
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